Vous l'avez certainement vu en parcourant Internet et les réseaux sociaux peu après la 83e cérémonie des Golden Globes : une polémique est née autour des non-dits des nombreuses stars rassemblées au Beverly Hilton de Los Angeles. Pas un mot, ou très peu, sur la situation politique américaine et les agissements du président Donald Trump. Du coup j'aimerais engager un débat avec vous : est-ce cela que vous attendez des cérémonies de remise de prix ?

Je vais immédiatement tuer tout suspense en ce qui me concerne : les cérémonies ne m'intéressent pas. Qu'il s'agisse des Golden Globes, des Academy Awards (plus communément les Oscars) ou, plus près de chez nous, des César ou des Magritte (pardon, Les René) du cinéma, je n'y vois qu'un défilement de sourires figés et un concours de "qui aura le plus bel outfit". Les surprises sont, qui plus est, souvent très rares dans ces palmarès qui célèbrent des films qui ne manquent pas de publicité.

Je n'ai donc pas de réponse définitive à la question que je vous pose, mais j'ai quelques réflexions qui me trottent en tête depuis quelques jours malgré tout.

Une fenêtre sur le monde

On le sait toutes et tous, et je l'affirmais dans un précédent article sur le Blog du Quai10 : le cinéma est politique. En prenant l'exemple de One Battle After Another, grand gagnant des Golden Globes, je rappelais que le septième art offre cette fenêtre sur le monde, de laquelle il est possible d'apprendre et considérer les choses avec plus de recul. On peut ne pas être d'accord avec la vision proposée par son·sa réalisateur·ice, mais cela a au moins le mérite d'engager le débat et - j'en suis sûr - une réflexion. À l'heure où tout nous arrive très vite et avec peu d'analyse, le cinéma demeure l'un des rares format où l'on peut prendre le temps de se poser. Cette vision posée sur pellicule (ou sur un disque dur), est-on en droit d'attendre une déclaration supplémentaire lorsque vient le jour de remise des prix ?

Photo Credit Courtesy of Warner Bros Pictures 11
Il en penserait quoi de tout ça, Bob Ferguson ?

Reprenons l'exemple de One Battle After Another : impossible de ne pas ramener l'histoire présentée à la situation politique et sociétale des États-Unis. La charge est d'autant plus frappante pour nous, européen·nes, qui observons des motifs fictionnels reproduits, quasiment à l'identique, dans la réalité. La charge est ici frontale, comme elle peut être plus subtile dans d'autres films comme The Brutalist (quoique), Superman, Vingt Dieux ou encore L'histoire de Souleymane. Est-ce PTA a déclaré quoique ce soit lorsqu'il est venu chercher ses trophées ? Non : fidèle a lui-même, il s'est concentré sur l'aspect humain et collaboratif du cinéma. Cela lui a été reproché, et à d'autres également. Seul Mark Ruffalo s'est distingué sur Les Internets, n'hésitant pas à qualifier Donald Trump de "criminel, violeur et pédophile".

Tous les regards tournés vers le tapis rouge

C’est là que le bât blesse : entre l’œuvre et son auteur·ice, où s’arrête la responsabilité politique ? Si le film est déjà un manifeste, la parole sur scène ne devient-elle pas une redondance marketing ou, pire, une mise en scène de soi ? Pourtant, ignorer le tumulte du monde alors que les projecteurs sont braqués sur soi ressemble à un luxe que l'on ne peut plus se permettre. Dans un contexte où les financements et les pressions de production peuvent parfois lisser le propos d'un long-métrage, le micro ouvert lors d'une remise de prix s'apparente à un espace de liberté sans montage, ni intermédiaire. Se taire, c’est risquer de valider l'idée que l'engagement s'arrête là où le tapis rouge commence.

Finalement, mon indifférence pour les paillettes ne m'empêche pas de questionner ce silence : est-il une marque d'humilité face à l'œuvre, de la couardise ou un aveu d'impuissance ? Entre le courage d'un Ruffalo et la pudeur d'un Paul Thomas Anderson, il reste cet espace de discussion que nous chérissons tant au Quai10. Le cinéma nous offre les outils pour penser le monde, mais c'est à nous, spectateur·ices, de décider si nous voulons que les artistes soient aussi nos porte-paroles hors-champ. Et vous, qu'en pensez-vous : les cérémonies de remise de prix doivent-elle rester un podium de mode ou redevenir un espace de résistance ?

Sébastien

Responsable de la communication