À la vision de Yellow Letters d’Ilker Çatak, une idée s’est immédiatement imposée à moi : ce que raconte le film n’est pas seulement l’histoire d’un couple de dramaturges turcs brisé par une décision arbitraire, mais un miroir tendu à notre époque. Déjà à l’œuvre dans La salle des profs, le cinéaste prolonge ici une réflexion essentielle : comment une société traite celles et ceux qui osent penser et parler autrement.

Lauréat de l'Ours d'Or à la Berlinale cette année, Yellow Letters s’intéresse au destin d’un couple d’artistes turcs, dramaturges reconnus, soudainement frappés par une décision aussi brutale qu’arbitraire : la réception d’une « lettre jaune » leur signifiant leur renvoi. Leur faute ? Avoir osé exprimer des idées critiques à l’égard du pouvoir en place. Cette fiction s’inspire de faits bien réels : entre 2016 et 2018, des milliers d'enseignant·es, d’intellectuel·les et d’artistes opposés au régime turc ont été limogé·es, mis au ban de la société et privés de toute reconnaissance professionnelle. J'avoue que le film n'est pas parfait (je vous en dit plus sur mon Letterboxd) mais il soulève des questions vraiment intéressantes.

Films

  • Yellow Letters

    Professeur à la faculté d’Ankara, Aziz reçoit la « lettre jaune » qui lui signifie arbitrairement sa révocation. Quand sa femme Derya, célèbre comédienne au théâtre national, la reçoit à son tour, c’est le coup de grâce pour le…

    Genre
    Drame
    Durée
    2H08
    Yellow letters

Et si c’était déjà chez nous ?

Impossible de regarder Yellow Letters en se disant que " cela ne pourrait pas arriver ici ". C’est même l’un des grands mérites du film : rappeler que la répression ne surgit pas uniquement dans des régimes assumés comme tels. Elle peut aussi s’installer, plus insidieuse, dans des démocraties qui se pensent solides.

Chez nous, les signaux existent. On observe une tendance de plus en plus marquée à discréditer celles et ceux qui critiquent un pouvoir en place, en réduisant leurs paroles à des postures idéologiques ou à des prises de position caricaturales. La contestation ne devient plus une composante saine du débat démocratique, mais quelque chose dont il faudrait se méfier, voire se protéger.

Ce climat trouve un écho très concret dans le monde culturel, notamment en Wallonie. La culture n’y apparaît pas comme une priorité politique claire : elle est souvent perçue à travers le prisme de sa rentabilité, de son coût, de ce qu’elle " rapporte " – financièrement s’entend. En tant que que Quai10, j’ai pu être confronté à des méthodes de contrôle particulièrement brutales, comme cette descente spontanée d’agents venus vérifier les emplois et les statuts de chacun·e dans le cadre de la réforme APE. Une démarche vécue comme profondément choquante parmi les collègues, moi y compris.

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Qu’on soit bien clair : des réformes peuvent être nécessaires. Mais lorsque celles-ci semblent guidées exclusivement par une logique d’économies, ciblant en priorité des secteurs où " l’argent ne rentre pas ", elles posent problème. La culture n’a jamais eu pour vocation première d’être rentable. Elle sert à autre chose : permettre l’évasion, nourrir l’esprit critique, ouvrir le débat, offrir des espaces de réflexion et de confrontation des idées. Autant de fonctions essentielles… et précisément celles que les logiques extrémistes, à divers degrés, ont toujours cherché à affaiblir.

C’est dans ces glissements, souvent présentés comme rationnels ou pragmatiques, que Yellow Letters trouve une résonance troublante. Le film nous rappelle que la mise sous pression de la parole et de la création ne commence pas nécessairement par une interdiction frontale, mais par une accumulation de décisions qui, peu à peu, fragilisent ceux dont le rôle est de penser, de questionner et de déranger.

Le mal ne vient pas toujours d’en haut

Là où le récit Ilker Çatak devient particulièrement interpellant, c’est dans sa façon de montrer que la violence institutionnelle ne se limite pas à des décisions administratives. Elle se diffuse, peu à peu, dans les comportements des individus eux-mêmes.

Le personnage d'Aziz, que l’on perçoit d’abord comme une figure profondément humaine et intègre, se met à reproduire les méthodes du pouvoir qu’il combat. Lorsqu’il cherche à retrouver sa fille, il joue de ses relations, obtient une adresse et débarque chez un homme comme lors d’une rafle policière. Le geste est frappant : l’opprimé adopte, presque malgré lui, les réflexes de l’oppresseur.

Ou comme quand Drya, comédienne engagée et porteuse de messages forts à travers son théâtre, finit par accepter un rôle dans une série télévisée aux idées bien plus fades – voire contradictoires avec ses convictions – pour retrouver une stabilité financière, une visibilité et une place dans la société.

Rester debout, rester vigilant·e

En racontant l’effondrement progressif d’un couple face à une répression d’État, Ilker Çatak ne livre pas seulement un constat politique. Il nous interroge, frontalement, sur ce que nous sommes prêts à défendre lorsque notre statut, notre confort ou notre sécurité sont en jeu.

Critiquer un pouvoir peut avoir un prix. Mais accepter que cette critique soit muselée en a un autre, bien plus élevé. Le film rappelle – avec une justesse glaçante – l’importance de rester vigilant·e face aux dérives qui s’installent lentement, parfois sous couvert de normalité.

Sébastien

Responsable de la communication